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 L'homme qui savait

Minuit va bientôt sonner au clocher de la Baroche.

C'est la nuit de Noël et notre village frissonne sous les attaques de la bise, elle prend la neige, la soulève, l'emporte, l'éparpille et flagelle toute chose de son souffle implacable.

Dans l'auréole des lampadaires, les flocons passent affolés et lumineux.

Sur les toits, le manteau de neige s'épaissit par endroits, à d'autres on devine la tuile. Les cheminées fument à grands coups, avant qu'une nouvelle rafale ne rabatte la fumée au ras des faîtières.

Dans les maisons, les carreaux pleurent. Les rares voitures avancent hésitantes et presque silencieuses.
Dans ce monde en déroute une petite silhouette avance résolument.

Quelques coups à la porte des Werle.. un silence.. puis des pas raclent le sol, l'huis s'ouvre en grinçant, jetant au passage la lumière sur le petit Pierre :
- Mirette ma chienne est malade il faudrait faire venir le vétérinaire, voulez-vous lui téléphoner ?
- Tu es seul ?

Mais Pierre est déjà reparti et pour lui c'est à nouveau l'assaut de cette bise aussi acariâtre qu'infatigable. Sa maison est en dehors de l'agglomération. Ses pieds s'enfoncent dans ce tapis qui craque avant de trouver le coton, marcher est tellement difficile qu'il s'arrête par moment pour reprendre son souffle. A présent la bise est de face et lui griffe le visage, il se retourne souvent, mettant pour un instant sa poitrine à l'abri.

Pierre lutte résolument, il lui tarde d'être dans son logis, il lui tarde de prendre la tête de sa chienne dans ses bras pour lui dire à l'oreille qu'on la guérira.

Pourra-t-elle à nouveau se tenir sur ses pattes, courir dans la campagne, faire la fête à ceux qu'elle aime ?

Pourvu que le vétérinaire n'arrive pas trop tard, il y a si longtemps que Pierre est parti, Mirette n'a pas eu les quelques cuillerées d'eau qu'il arrive à lui glisser sur la langue et dont la plus grande partie dégouline de chaque côté de sa gueule et jusque sur sa fourrure noire et blanche ; il revoit sa poitrine haletante, ses yeux mômes qu'elle ferme le plus souvent.

- Bon sang de bon sang !

Il voudrait aller plus vite, mais chaque pied enfoncé dans la neige le déséquilibre ; la bise le retient, on dirait deux grandes mains l'empêchant d'avancer.

Il sue et il a froid.

Les flocons tourbillonnants lui piquent les yeux, heureusement qu'il connaît bien son chemin ; après le grand arbre il obliquera à droite délaissant la grand'route et ses lumières. La nuit n'est pas totalement noire, il se repère à cette forme sombre et ventrue qu'il sait être un buisson de ronces, ensuite il passera vers la croix de granit et sera presque chez lui.

Il s'encourage.

- Encore en effort, te voilà bientôt chez toi !

Ses jambes sont de plus en plus lourdes, chaque pas est pénible, la fatigue et le froid raidissent ses genoux.

C'est enfin la cour. Le toit très bas abrite de la neige, Pierre tape ses pieds et s'ébroue, puis il éclaire le pas de porte, il aperçoit alors une silhouette venant du bas et s'avançant péniblement vers sa demeure, il pense avec bonheur au vétérinaire, mais tout aussi vite il sait que cela est impossible ; dans l'état où sont les routes il ne sera pas là avant plusieurs heures.

Qui que ce soit, il faut mettre cet homme à l'abri.
- Venez par ici !

C'est un homme âgé dont la barbe grise mange le visage, les yeux d'un bleu intense étonnent Pierre ; il lui indique la cuisine ayant hâte de s'occuper de Mirette. La chienne trop épuisée n'ouvre plus les yeux, elle garde ses dernières forces pour respirer, une respiration très courte, très espacée.

Pierre est envahi par le doute, même si le vétérinaire arrivait tout de suite, la sauverait-il ?
- Y a-t-il longtemps que ta chienne est dans cet état ? dit le vieil homme.
- Plusieurs jours, mais son état empire depuis cet après-midi.
- Veux-tu que je m'en occupe, dit le vieux, JE SAIS !

Pierre préférerait le vétérinaire, mais puisqu'il n'est pas là et ne viendra sans doute pas avant longtemps..
- Pierre va chercher du bois, fais un bon feu et sèche-toi !

C'est vrai que l'enfant est mouillé, cette méchante neige s'est infiltrée partout, il grelotte à présent.

Quand il entre à nouveau dans la cuisine avec un plein panier de bois qu'il a de la peine à porter, le vieil homme tient la tête de Mirette dans sa main calleuse ; lui aurait-il donné quelque chose à avaler ? Elle bave un liquide jaune ; le vieux lui masse la mâchoire, le cou et le ventre, tout en donnant son savoir, il parle à la bête, c'est un flot ininterrompu et doux de paroles inintelligibles.

Pierre tend l'oreille, il ne comprend rien à ce monologue qui dure.. l'homme semble avoir tout oublié, il continue son réchauffement et sa litanie.

Les minutes s'ajoutent aux minutes. Puis la chienne soupire, étend ses pattes et ne bouge plus Les yeux de Pierre s'emplissent de larmes, c'est fini, le vieux a fait ce qu'il a pu. Le vétérinaire arrivera trop tard.

Le vieil homme se redresse parfaitement satisfait, Pierre ne comprend plus.

- Tu vois petit, maintenant elle dort, couvre-la de ta veste, elle sentira ton odeur et sera en paix ; lorsque ta maman reviendra de son travail de garde (comment sait-il cela aussi, se demande Pierre), ta chienne pourra se mettre sur ses pattes, encore deux jours de surveillance et il n'y paraîtra plus.

Tout à son bonheur, Pierre s'aperçoit trop tard que le vieil homme est parti sans avoir mangé son bol de soupe.

Il va sur le pas de la porte pour l'appeler, mais la neige a déjà effacé les pas de l'homme.

Cet homme qui savait tout.

Jacqueline Lazarre
Janvier 2008

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